Le plus vaste chantier paysager d’Europe

C’EST UN PAISIBLE après-midi d’automne au bord du lac Cospuden. Avec, en toile de fond sonore, le cliquetis des haubans sur les mâts, les badauds attablés à la terrasse du café Pier 1 profitent d’un soleil encore généreux en observant le va-et-vient de quelques planches à voile. A l’horizon, les rives boisées forment une ligne sombre. Rien ne laisse deviner l’ancienne activité du site, à proximité immédiate de la ville de Leipzig, en Allemagne de l’Est. Il y a pourtant moins de quinze ans, une mine de charbon à ciel ouvert se trouvait à l’emplacement de cette lagune artificielle : on était ici dans l’un des endroits les plus pollués d’Europe.

Cette reconversion réussie donne un aperçu de ce qui deviendra le nouveau visage du Leipziger Land, un canton de 150 000 habitants au sud de Leipzig. L’ancienne région minière est en train de se métamorphoser en un paysage de lacs et forêts. Le gris sombre du charbon va peu à peu céder la place au vert des arbres et au bleu de l’eau. A dessein, le projet a été baptisé «Neuseenland», expression voisine du mot allemand «Neuseeland» qui signifie Nouvelle-Zélande. En terme de transformation du paysage, nous sommes le plus grand chantier d’Europe, souligne fièrement  la présidente du canton. Au total, 17 lacs seront créés, les derniers aux alentours de 2050. Une partie des bassins seront reliés par des canaux, pour permettre aux visiteurs de découvrir la région au gré des chemins aquatiques. L’eau couvrira alors une surface de 70 km2 sur une superficie totale de 750 km2. A cela s’ajoutera près de 100 kilomètres carrés de forêts. Des plantations de chênes et tilleuls doivent reconstituer les bois d’autrefois. Le coût de ce projet gigantesque est estimé à plusieurs milliards d’euros.

Pour l’environnement de la région, c’est une belle revanche après des décennies de mauvais traitements. Sous l’impulsion du gouvernement de l’ex-RDA, le sud de Leipzig a été le théâtre d’une industrialisation poussée à l’excès. Non seulement la forte densité d’exploitations minières à ciel ouvert a défiguré le paysage – elles couvraient près de 40% de la superficie du canton –, mais la concentration de centrales de charbon et d’usines chimiques a fait du Leipziger Land un lieu particulièrement toxique. Les nuisances étaient innombrables : odeur de soufre, rivières mortes, pluies acides, nuages de poussière de charbon… «L’air était tellement pollué par les cheminées d’usine qu’il fallait parfois rouler avec les phares allumés en pleine journée», témoigne le président de la société de développement économique du canton.

La chute du mur de Berlin en 1989 et la réunification des deux Allemagnes l’année suivante a marqué un tournant pour le canton, à l’image du reste de la RDA. La plupart des mines de charbon ont été fermées, laissant des kilomètres de terres en friche disponibles. Pour reconvertir ces sites, l’idée de lacs artificiels s’est rapidement imposée. Pour autant, l’aménagement d’un lac est un processus de longue haleine. Dans une première phase qui dure trois à quatre ans, le bassin minier est nettoyé puis restructuré afin que ses contours épousent les pentes douces d’un lac. Ensuite, dans une seconde étape, qui peut durer jusqu’à six ans selon la superficie du futur plan d’eau, le terrain est inondé.

Aujourd’hui, le site a encore des allures de paysage lunaire : la végétation rase et la silhouette à l’horizon d’anciennes centrales de charbon n’invitent guère à la rêverie. Pourtant, d’ici à quelques années, on pourra venir faire du ski nautique le temps d’une journée ou observer à l’abri de vitres en verre la vie aquatique du nouveau lac.

Pour de nombreux villages isolés par les bassins miniers, c’est l’occasion de retrouver une nouvelle jeunesse. Ainsi, Kahnsdorf, minuscule bourgade où l’écrivain Friedrich Von Schiller aurait trouvé son inspiration pour l’écriture de son ode à la joie, pourra bientôt aménager un petit port de plaisance.

L’eau et la verdure ne résoudront néanmoins pas à elles seules les difficultés économiques du Leipziger Land. Avec un taux de chômage de 22%, le canton affiche l’une des plus mauvaises performances de toute l’Allemagne. La fermeture au début des années 90 de la plupart des complexes industriels s’est soldée par la suppression de dizaines de milliers d’emplois. Du «Neuseenland», les autorités espèrent la création de 400 à 500 postes, une peccadille en comparaison des 16 000 chômeurs que compte la région.

Publicités
Cet article a été publié dans Culture. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s