La déprime des éleveurs taurins andalous

miura toros

De loin, on dirait des taches noires figées dans l’herbe givrée. A l’approche de la voiture tout-terrain, certains restent couchés sur un tapis de pâquerettes, d’autres s’étirent les muscles nonchalamment sous les caresses des premiers rayons du soleil, d’autres enfin se dressent majestueusement sur leurs pattes. Leurs yeux sombres en forme de bille détaillent chaque mouvement suspect. Malgré une torpeur apparente, ils sont aux aguets. Sur ce flanc de colline, contrefort de la Sierra Morena au nord de l’Andalousie, paît la Rolls-Royce du taureau de combat espagnol, le toro Miura. C’est le plus meurtrier d’Espagne, lui qui mit fin, notamment, à la carrière du légendaire Manolete (1).

En votant la suppression de la prime accordée aux éleveurs de taureaux de corrida, le Parlement européen touche une activité contestée même en Espagne et déjà affectée par la maladie de la «langue bleue».

Durant quatre ans, ces bêtes massives et imposantes, proches des 600 kg, ne connaissent que les prairies verdoyantes, l’herbage naturel et n’ont pour camarades de jeu que les lièvres et les chevaux de race espagnole. «Jusqu’à la corrida, ils mènent une vie de pacha !» s’exclame Eduardo Miura, propriétaire avec son frère Antonio de l’élevage familial fondé en 1842. A bord de son 4 X 4, Eduardo, la cinquantaine, la peau burinée par le soleil, parcourt dès qu’il le peut ses 650 hectares de champs, où sont regroupées les 700 têtes de son cheptel dont 70 toros bravos. «Il y a encore quelques années, nous avions beaucoup plus de bêtes et de terres», confie l’éleveur en jetant un regard au-delà du vallon.

Pour cet amoureux de la nature, des taureaux et des chevaux, cela fait belle lurette que la vie prospère et paisible de l’éleveur andalou dans sa riche finca n’est plus qu’une image d’Epinal. Après avoir été touchés de plein fouet par la maladie de la vache folle, puis plus récemment par l’épidémie de la «langue bleue», les éleveurs de toros bravos se retrouvent aujourd’hui dans l’œil de mire de l’Union européenne.
De l’avis des écologistes espagnols, qui ont appuyé cette initiative, allouer des subventions aux propriétaires de taureaux de combat va à l’encontre de ce qui est stipulé dans la Convention européenne de protection des animaux d’élevage, directive 98/58/CE du Conseil. Celle-ci établit que les animaux ne doivent subir ni sévices, ni peur, ni souffrances. En outre, la suppression de la prime (24 euros par tête) permettrait de faire des économies au budget de la PAC (politique agricole commune) puisqu’elle concerne environ 12 600 toros de lidia.
Ce n’est certes pas la suppression de cette aide, somme toute modique, qui fait sortir de ses gonds Eduardo Miura, même s’il reconnaît que, pour les élevages de taille moyenne, cette mesure pourrait leur porter l’estocade. Président depuis quatre ans de l’Union des éleveurs de toros de lidia espagnols, Eduardo dénonce avant tout l’attitude de passivité du gouvernement. «Les politiciens espagnols n’ont pas le courage de défendre hors de leurs frontières la tradition de la tauromachie. Ils ont honte de cet art ancestral et se courbent devant les écologistes pour des pures raisons démagogiques», s’enflamme-t-il.
A une heure de là, plongée dans le creux des versants de la Sierra de Aracena, une douce montagne parsemée de chênes lièges, séparant l’Espagne du Portugal, se trouve la finca de Juan Pedro Domecq Solis. Considéré à l’heure actuelle comme l’un des plus importants éleveurs de taureaux de combat avec son cheptel de 1 800 bêtes et ses 2 500 hectares de terre, Don Juan Pedro fustige également cette «décision idéologique». Dans son salon cosy aux murs recouverts de photos de taureaux et d’affiches jaunies annonçant des corridas dans les arénes prestigieuses du pays, l’homme aux allures de gentleman farmer critique «la lâcheté» de l’exécutif actuel. «Cette prise de position, insolite dans l’histoire du pays, a été adoptée pour faire plaisir aux Catalans républicains et aux écologistes».

Pour cet éleveur, la fièvre catarrhale, connue sous le nom de la maladie de la «langue bleue», pour la coloration de la langue de l’animal, reste le fléau numéro un. Son élevage ainsi que 220 autres situés en Andalousie, Estrémadure et Castille, figurent toujours parmi les zones placées en quarantaine. L’an dernier, lors de la saison de tauromachie, il a dû annuler les commandes de cinq grandes plazas de toros dont celles de Nîmes et d’Arles, à la suite du refus des autorités françaises d’importer des taureaux espagnols à la feria, de crainte que l’épidémie ne se propage. Une mesure qui représenta un manque à gagner énorme, sachant qu’une bête Miura ou Domecq se vend aux représentants des ferias ou des arènes entre 6 000 et 12 000 euros. «Ce n’est pas les 30 euros que vaut une vache à viande qui nous fait vivre. Les bénéfices viennent de la vente de la centaine de taureaux de combat que nous réalisons chaque année», commente Don Juan Pedro. toros de lidia «Le marché des éleveurs de est à l’heure actuelle au bord de la saturation» bénéficiant pour certains des aides allouées par la Communauté européenne. Les 5 000 fêtes populaires taurines, lâchers de taureaux dans les rues, et les 2 000 spectacles de corridas célébrés par an dans le pays leur ont fait croire qu’ils pouvaient faire fortune. C’était évidemment avant que ne frappent les épidémies et la décision de l’Union européenne.

(1) Voir Manolete, le calife foudroyé, Anne Plantagenet, Ramsay.

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